Gens de Clermont V

C'est ici que je vis

De l’habitat, du relogement dans les quartiers populaires


Affiche : GC V - C'est ici que je vis

Présentation

Comme écrivain public, ma démarche est d'écrire pour. Non pas « au nom de », ni même « à la place de », mais de mettre au service des habitants un artisanat qui m'est cher : l'écriture.

Ainsi, je travaille très souvent avec des associations ou des instances qui ne sont pas à proprement parler des lieux de production culturelle.

L'art est dans la ville, dans les gens, je l'ai toujours su.

Dans le cadre de cette série Gens de Clermont, je me suis engagée auprès du CLCV. L'idée est de saisir l'expérience sociale du relogement dans sa vérité à travers tous ses acteurs.

Je vais m'intéresser tout particulièrement aux « décideurs », ce qui complètera un travail initié avec la mémoire des habitants.

J'aimerais rendre compte d'un chœur : habitants, bailleurs, figures politiques de Clermont-Ferrand qui ont participé à ce que l'on nomme la « rénovation urbaine ». L'important est de rendre compte avec justesse d'une réalité mais aussi d'interroger les possibles à venir, d'aller chercher par l'écriture du réel une vision à venir.

Qu'est-ce que le relogement ? Qu'est-ce que l'ANRU ? Comment faire quand on est obligé de quitter le logement, le quartier dans lequel on a toujours vécu ? Comment s'organise les liens entre les habitants, les bailleurs et les élus ?

dalie

Infos

  • Nature : Lecture musicale
  • Durée indicative : 35min
  • Création : 2024
  • Commanditaire : CLCV
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  • Texte : dalie Farah
  • Musique : Manu Bigeard

Compagnons ayant participé aux représentations

Sylvie Amblard , Manu Bigeard , dalie Farah , Constance Mathillon , Sébastien Saint-Martin

Extraits

#1

SAMIRA- La rumeur fait peur. On te dit c'est ton bâtiment qui va tomber. Tu crois que c'est toi qui va tomber. Tu veux que ce soit le bâtiment de quelqu'un d'autre. On dit « Ils » vont démolir. On se demande qui. « Ils » c'est qui , ceux à qui on donne de l'argent depuis 20 ans ? Ces gens « ils » ils ont dû faire des réunions. C'est pas venu d'un coup si ? Je pense aux vieux. Aux plus vieux que moi. Les « ils » ils n'ont jamais vu de vieux ? Ils savent pas comment c'est fait un vieux ? Un vieux dans un H.L.M, il lui reste ses souvenirs et ses habitudes. Pas plus. Moi ça va, je suis vieille mais j'ai mes enfants, ils sont ma fortune, ils sont ma richesse. « Ils » Ils seront plus forts que nous. « nous » c'est les habitants. D'accord ou pas d'accord, on n'a pas le choix. Moi j'ai déjà quitté ma famille, mon pays. En toute sincérité, dans ma tête ici, je me suis fait une autre famille, même si je sors pas beaucoup, j'habite ici, j'existe ici, je suis chez moi ici. On est parmi les gens. On est des gens. Même si on décide pas. On est des gens. 20 ans. Qu'on se connaît ou qu'on se reconnaît. On s'arrange. Comment faire une autre vie hein ? Je suis de Clermont, mais je ne connais pas Clermont, je veux qu'on m'accompagne, je connais pas tel endroit ou tel endroit.

#2

SYLVIA- Moi je veux pas jeter mon lit, mon canapé, mon sommier, mon matelas, ils sont tout neuf, si c'est plus petit, ça rentrera pas. Et puis ici c'est bien, je comprends pas.

MARYLIN- Moi j'étais au courant. Et bon je suis mitigée, j'ai envie de partir et ça me fait peur de quitter mes habitudes, c'est dur à comprendre, c'est pas bien clair pour moi, les bâtiments sont pas neuf neuf, ils sont pas isolés, j'entends mes voisins aux toilettes, donc, après, ça peut être que mieux, ça me console, même si je ne suis pas vraiment triste.

SYLVIA- Moi, j'ai pleuré. Ici toute ma vie est pratique. Les magasins, le pain, la messe, à l'âge que j'ai. Je sais pas ce qu'ils vont faire. J'ai rien dit au bailleur sur ma porte-fenêtre, la pluie elle rentre, c'est vrai c'est vieux, mais c'est pas une raison, je les ai jamais dérangés en 51 ans, jamais, je ne suis pas bien là, j'ai l'impression que je vais au cimetière, ma maison est propre, j'ai refait la cuisine, avec mon argent, j'ai mis du parquet, avec mon argent, le nouveau papier peint, je l'ai gardé neuf mon appartement, j'ai acheté des meubles pour le salon, pour aller avec ceux de la cuisine, avec mon argent, chez moi c'est propre, je suis toute seule avec ma maison, ah, le monde est triste. J'ai enterré mon mari il y a 17 ans, ma fille il y a 3 ans, elle s'appelait Maria, elle souffrait du cœur, et avant j'avais perdu une petite de la méningite, ils sont au ciel hein, j'ai la foi, mais là c'est trop dur. Ma voisine, ça y est, elle va partir, elle vient de Serbie, moi du Portugal, 20 ans qu'on se parle, la porte en face, elle va se fermer et plus jamais s'ouvrir, je serai encore plus seule au 3ème étage.

JEANINE- Ben on m'a fait dix ou onze propositions, ils ont fait ce qu'il faut, même si je leur ai mis 3 sur 10 parce que je voulais les quartiers Nord. J'ai fini par accepter la maison à l'Oradou, c'est lumineux, mais je n'arrive pas à m'habituer aux escaliers en bois, au bruit, les portes, j'arrive pas à profiter. Je préférais Saint-Jacques. C'est plus grand, on a le jardin, et ça fait 200 euros de plus à payer. Le truc, c'est qu'il n'y a pas de vie, pas de parc, c'est le désert, le quartier me manque, d'ici, je ne sais pas où aller pour me promener.

STEPHANIE- Moi j'ai sauté de joie. Sauté de joie. Au plafond, j'ai sauté. Ici le logement est mort, c'est tellement humide que les papiers se décollent tout seul, hein. Qu'il tombe le papier. Avec le bâtiment. J'en ai fait le tour. J'ai commencé à jeter des trucs, je fais le tri, je suis très contente. Je veux juste qu'on m'aide pour les démarches, le gaz et tout ça.