Gens de Clermont VII
Elles migrent
De la migration au féminin
Présentation
Il y a plusieurs manières de persécuter une femme, mais toujours on la persécute depuis son sexe, son sexe véritable, la biologie de son sexe, le fait même qu'elle soit pourvue d'un appareil génital et de fécondation ; mutilations sexuelles, stérilisations forcées, exploitation sexuelle. Le corps d'une femme est capitalisable, soluble dans un système économique et des traditions qui lui laissent le choix entre l'obéissance et la soumission.
Pourtant, on n'obtient pas l'asile parce qu'on est une femme, on n'obtient pas systématiquement un refuge quand on est une femme persécutée. Quand une femme fuit son pays d'origine, c'est parce qu'elle ne peut plus survivre, que ses enfants sont en danger ; c'est parce qu'elle espère vivre mieux, elle espère consacrer son existence à autre chose que la violence, elle espère la douceur, elle espère la paix des larmes et le juste rire. Les femmes fuient, et leur fuite est une course courageuse, admirable, une course entravée par des mains et des coups, entravées par des lois et des forces de l'ordre, une course qui les force parfois à plier le genoux, à devenir un objet de transaction.
En 2017, alors que la municipalité organisait une exposition sur le thème Migration, j'ai fait un recueil de paroles auprès de femmes venues d'ailleurs, certaines venaient d'arriver, certaines étaient là depuis plusieurs décennies, j'ai interrogé des filles, des femmes, des mères. Ce texte, je l'ai appelé Elles migrent.
dalie
Infos
- Nature : Lecture musicale
- Durée indicative : 40min
- Création : 2023
- Texte : dalie Farah
- Musique : Manu Bigeard
Compagnons ayant participé aux représentations
Sylvie Amblard , Mouna Belghali , Manu Bigeard , Béa Chatron , Lison Cheminat , Leïla Chétih , Séléné C. Alaoui , Magda Crouzaz-Mignon , dalie Farah , Delphine Grept , Jessy Khalil , Jeanne Mataud , Bruno Pradet
Extraits
#1
UNE AUTRE FEMME- J’étais sortie pour étendre le linge sur le toit. J’aime bien étendre le linge, lever les bras et sentir la bonne odeur du linge, et on est plusieurs sur le toit à se raconter des histoires. Et mettre les épingles. Quand je regarde les vêtements de ma famille, j’ai l’impression d’être bénie. C’est quand je suis descendue que je les ai vus. Ils avaient l’air d’être mes fils. Mais c’étaient pas mes fils. Tous les enfants du monde sont pas tes enfants. Toutes les femmes sont pas tes sœurs. Tous les barbus ne sont pas tes grands-pères. Ils souriaient. J’ai eu peur. On a tous eu peur. Ils ont bousculé mes fils. Ils ont bousculé mon homme. On n’a rien dit. On attendait. On ne sait jamais ce qu’ils vont faire et on ne sait jamais ce qu’ils vont prendre. Et là, ils sont entrés dans la cuisine. Ils se sont servis. J’avais fait du poulet au four. C’est une recette que je tiens de ma mère. Tu prends le poulet, tu le frottes avec du gros sel et après tu le fais mariner avec de l’huile d’olive, du gingembre, du curcuma et un peu de poivre. Pas trop de poivre. Et du safran. Le lendemain, tu mets au four sur un lit d’oignons et de tomates. Les légumes sont confits, la viande grillée, c’est bon. Eux ils se sont servis. Ils ont pris mon poulet, comme ça, avec un bout de pain. C’était notre repas. Je n’aurais pas dû me mettre en colère. On ne se met pas en colère pour du poulet. Mais j’ai pas pu. Je leur ai dit qu’ils n’avaient pas le droit. J’ai pris le plat. Mes fils, mes deux fils, ils ont dit maman et j’ai pensé à la bonne odeur de leurs cheveux. Mon mari, il a crié quelque chose, et j’ai pensé à notre première fois qui était si bonne. Après… A la fin, je me suis retrouvée seule, nue, avec les restes du poulet.
#2
LA FILLE : J'aime pas conjuguer.
LA MÈRE : C'est important la conjugaison, c'est même le plus important.
LA FILLE : Tu dis n'importe quoi. Ça sert à rien comme tout le reste.
LA MÈRE : Je t'interdis de dire ça. Je t'interdis, les conjugaisons c'est comme ça qu'on raconte ce qui se passe.
LA FILLE : Et qu'est-ce-qui se passe ? Je suis ta fille, tu étais ma mère, nous sommes parties, je voulais pas, on galère, et on galèrera, futur simple et même très simple de l'indicatif. Voilà, je les connais les conjugaisons.
LA MÈRE : Arrête de te plaindre, arrête de ne rien comprendre, arrête de faire semblant de ne rien comprendre. Maintenant qu'on est là, il faut se battre jusqu'au dernier souffle. Cette mort arrivera après la vie.
LA FILLE : Se battre jusqu'au dernier souffle pour des conjugaisons. Dormir à six dans une tente pour des conjugaisons ? Se faire chier à faire des valises avec rien dedans. Se coiffer pour être belle pour personne ? Cette mort arrivera après la vie. Tu crois à ça. Tu crois vraiment que t'es en train de vivre maman, là ? Cette mort arrivera après la vie. Ça veut rien dire, tu parles comme dans les films. Cette mort arrivera après la vie. Tu y crois encore, alors que t'as pas pris de douche depuis au moins cinq jours ? Tu sais quoi ? Tu pues, je te jure maman, tu pues.
LA MÈRE : Quand tu es née, tu étais moche. Toute rabougrie comme un petit rat. Les gens disaient « oh qu'elle est mignonne » . Je te trouvais mignonne aussi à ce moment-là. Après un accouchement de 12 heures, tu trouves que tout est mignon, pourvu que ce soit enfin sorti de ton corps. Plus tard, je me suis rendue compte. C'est les photos qui ne mentent pas. T'étais pas mignonne du tout.
LA FILLE : C'est quoi en fait la différence entre l'imparfait et le passé simple ? J'y comprends rien.